Le football et la 2ème étoile du PSG ne sont pas le problème
Par Julian Jappert, Directeur général du Think tank Sport et Citoyenneté
Il y a quelque chose de profondément révélateur dans la manière dont la France réagit unanimement aux violences qui accompagnent régulièrement les grandes célébrations sportives. Avant même que les flammes ne soient éteintes, que les enquêtes ne commencent, que l’émotion collective ne retombe, une étrange mécanique intellectuelle se met en marche. Chacun s’empresse de déplacer le problème ailleurs. Les violences seraient extérieures au sport. Les casseurs ne seraient pas des supporters. Le football ne serait qu’un décor malencontreusement utilisé par des individus dont les actes n’auraient aucun rapport avec l’événement qui les a précédés. Comme si le sport devait être protégé. Comme si l’on craignait qu’en reconnaissant le lien entre ces violences et le football, on porte atteinte à une forme de sacralité moderne.
Cette réaction est compréhensible. Elle est aussi profondément erronée.
Car ce que les violences qui ont suivi la victoire du Paris Saint-Germain nous disent n’est pas que le football engendre mécaniquement la violence. Aucun sociologue sérieux n’a jamais soutenu une telle thèse. Elles nous rappellent quelque chose de beaucoup plus dérangeant : le sport n’est jamais séparé de la société qui le produit. Il en est l’une des expressions les plus visibles, les plus concentrées et les plus émotionnelles. Le football n’est pas un monde parallèle. Il est un morceau de société placé sous un microscope.

Cette intuition traverse toute la grande sociologie du sport. Lorsque Norbert Elias et Eric Dunning publient leurs travaux fondateurs sur le sport et le processus de civilisation, ils ne décrivent pas le stade comme un espace extérieur au monde social. Ils montrent au contraire que les compétitions sportives constituent des laboratoires privilégiés pour observer les tensions qui traversent les sociétés modernes. La passion sportive, expliquent-ils, n’est pas l’opposé de la civilisation ; elle est l’une des formes par lesquelles celle-ci organise, canalise et parfois laisse déborder les émotions collectives. Le sport ne supprime pas les pulsions humaines. Il leur donne une forme socialement acceptable. Il transforme la violence brute en affrontement symbolique. Il remplace la guerre par le match, le duel par la compétition, l’affrontement physique par la confrontation réglée.
Mais lorsque les mécanismes de régulation sociale s’affaiblissent, lorsque le rapport à la règle se fragilise, lorsque le sentiment d’appartenance collective se fissure, le sport ne disparaît pas du phénomène. Il en devient le révélateur.
C’est précisément ce qui rend les réactions politiques officielles si étonnantes. À entendre tous les commentaires, sur tous les médias, les violences observées samedi soir n’auraient eu lieu ni à cause du football, ni autour du football, ni à travers le football. Elles auraient surgi spontanément d’une sorte de vide sociologique. Pourtant, les sciences sociales nous enseignent exactement l’inverse. Depuis Émile Durkheim jusqu’à Pierre Bourdieu, les phénomènes collectifs ne sont jamais indépendants des cadres symboliques qui leur donnent sens. Les individus ne se rassemblent pas au hasard. Ils se réunissent autour de récits, d’identités, de symboles, de causes ou d’appartenances. Le football est aujourd’hui l’un des plus puissants de ces récits.
Refuser de voir ce lien revient à se condamner à l’incompréhension et à nier des problématiques bien plus profondes.
Car le football n’a pas produit les violences de samedi soir. Il les a révélées. Il a fonctionné comme un accélérateur de particules sociales. Pendant quelques heures, il a concentré dans un même espace des frustrations, des désirs de reconnaissance, des logiques de groupe, des phénomènes d’imitation, des rapports parfois conflictuels à l’autorité et à la norme. Ce qui est apparu dans les rues de Paris n’est pas une pathologie du football. C’est une photographie de certaines fragilités françaises développée depuis bien longtemps à la lumière d’un événement sportif exceptionnel.
Le paradoxe est que cette réalité est parfaitement compatible avec une autre idée, tout aussi importante : le sport demeure l’un des outils éducatifs les plus puissants dont disposent nos sociétés. Mais précisément parce qu’il est un outil et non une baguette magique.
Depuis plusieurs décennies, une partie du discours public a entretenu ce que le sociologue américain Jay Coakley appelle le Great Sport Myth, le grand mythe sportif. Selon cette croyance, le sport produirait naturellement des citoyens plus respectueux, des jeunes mieux intégrés, des sociétés plus harmonieuses et des individus plus vertueux. Il suffirait d’ouvrir un gymnase pour résoudre ce que l’école peine à transmettre, ce que la famille ne parvient plus toujours à inculquer ou ce que les politiques publiques échouent parfois à construire.
Cette idée est séduisante. Elle est également fausse.
Aucune vertu n’est contenue naturellement dans un ballon. Aucun terrain de football ne produit spontanément de la citoyenneté. Aucune compétition ne fabrique mécaniquement du respect. Le sport peut transmettre ces valeurs. Il peut aussi transmettre exactement l’inverse. Il peut apprendre la coopération ou nourrir l’exclusion. Il peut favoriser l’ouverture ou renforcer le repli identitaire. Il peut développer le respect de l’adversaire ou alimenter sa détestation. L’histoire du XXe siècle, des Jeux olympiques instrumentalisés par les régimes autoritaires aux multiples formes de nationalisme sportif, le démontre abondamment.
C’est pourquoi la véritable question n’est jamais de savoir ce que le sport est. La véritable question est de savoir ce que nous décidons d’en faire.
Le sport peut constituer un formidable levier de transformation sociale lorsqu’il s’inscrit dans un projet explicite. Non parce qu’il serait naturellement vertueux, mais parce qu’il offre des situations d’apprentissage uniques. Peu d’institutions contemporaines permettent encore d’expérimenter aussi concrètement la règle, la frustration, l’effort, le bien-être physique et mental, la coopération, la responsabilité individuelle, le rapport à l’autorité légitime ou la gestion de l’échec. Peu d’espaces permettent encore d’apprendre que l’on peut perdre sans être détruit, être battu sans être humilié et respecter quelqu’un que l’on cherche pourtant à vaincre.
C’est peut-être ici que réside la véritable leçon de ce week-end. Les violences observées après la victoire du PSG ne doivent pas conduire à condamner le football. Elles devraient, au contraire, nous pousser à prendre le sport davantage au sérieux. Car si le sport possède le pouvoir de révéler les fractures d’une société, il possède également celui d’aider à les réparer. À condition de cesser de le considérer uniquement comme un spectacle, une industrie ou un produit de divertissement.
Cette condition a un nom : la volonté politique.
En 2027, les Français seront appelés à choisir leur président. Ces élections se tiendront dans un contexte social que les événements de ce week-end ont, une fois de plus, mis en lumière : une jeunesse en quête de repères, des fractures territoriales et sociales profondes, un rapport à la règle et à l’autorité fragilisé. Les candidats proposeront des réponses. Certaines seront coûteuses, complexes, longues à porter leurs fruits. Le sport, lui, dispose déjà d’un maillage territorial exceptionnel, de centaines de milliers de bénévoles, d’espaces d’apprentissage concrets et d’une capacité unique à toucher ceux que les institutions peinent parfois à atteindre. Il attend simplement qu’on lui en donne les moyens.
Les programmes des candidats diront beaucoup sur leur vision de la jeunesse et des territoires, sur leur manière d’envisager la société de demain. L’absence du sport dans ces programmes en dira tout autant.
Cette deuxième étoile peut rester une belle nuit de fête que la violence aura durablement ternie. Elle peut aussi devenir le point de départ d’une conversation nationale sur ce que nous voulons faire de notre jeunesse, de nos quartiers et de notre cohésion sociale. Et nous invitons chacun à y participer !