Voyage à bord du Belem
À l’occasion des 130 ans du célèbre trois-mâts Belem, la Caisse d’Epargne, grand mécène du voilier, a proposé à 130 jeunes âgés de 18 à 25 ans de découvrir la vie en équipage à son bord : une chance unique de vivre une expérience collective et solidaire, de se dépasser et de sortir de sa zone de confort. Sport et Citoyenneté est heureux d’accompagner ce projet et de produire une analyse de son impact social. C’est dans ce cadre que j’ai eu la chance d’embarquer à leurs côtés du 27 au 29 mars dernier.
Moi, Eva JACOMET, Responsable des affaires européennes du Think tank Sport et Citoyenneté, (apprentie) matelot pour trois jours, je vous partage des morceaux choisis de mon journal de bord.
Vendredi 27 mars 2026
Fin d’après-midi, l’heure est venue de franchir la passerelle du Belem et de monter à bord. On s’estime déjà bien chanceux face aux badauds qui le contemplent depuis le quai.
Une fois la troupe au complet, le second du capitaine remet les numéros de bannette1, carnets de bord, et rappelle les règles. Puis le discours d’un capitaine passionné dont l’histoire familiale s’entremêle fortement à la mer et au Belem nous met dans le bain. Les questions fusent déjà avec quelques peurs tout de même : « C’est quoi le pire accident qui soit arrivé au Belem ? » ; et quelques soulagements également : « Pas de quart2 de nuit en raison des conditions météo », annonce le second du capitaine. Adieu donc les réveils de nuit et les tours de garde entre minuit et 4h, ou entre 4h et 8h !
Samedi 28 mars 2026
Place à un séjour reposant alors ? Non, pas vraiment. La batterie3 grouille déjà à 6h30 le samedi matin. Le petit déjeuner avalé, une session photos LinkedIn sur le gaillard4 pour certains, et il est l’heure du départ de Port Vendres prévu à 8h. Nous embarquons le Pilote de port5 pour quelques manœuvres et rejoignons la mer. Les voiles du Belem ne seront malheureusement pas de la partie, la faute à la Tramontane qui souffle dans le Golfe du Lion. Qu’importe, nous voilà en route pour Sète !

C’est une matinée d’adaptation au ronron de la mer, où chacun prend ses marques. Les conditions climatiques réduisent malheureusement la sollicitation des stagiaires pour des manœuvres. Malgré tout, ils sont nombreux sur la dunette6 du Belem, en fin de matinée, à barrer aux côtés des matelots ; ou groupés à l’abri du vent dans le poste de pilotage, à observer le tracé du trajet sur les cartes marines, découvrir le code international des signaux maritimes et ses drapeaux aux significations diverses.
Avant et après la pause déjeuner, place aux ateliers de l’Association Finance et Pédagogie (hormis pour ceux que le mal de mer a terrassés, couchés sur le tapis sous un plaid ou endormis contre les cloisons du grand roof7). Au fil des questions, les discussions se multiplient : faut-il recourir aux options « découvert » et, si oui, comment ne pas tomber dans la spirale de l’endettement, comment se poser des limites, distinguer les envies des besoins, résister aux sirènes de la surconsommation …
Dans l’après-midi, les rafales de vent avec des pointes à 100km/h secouent les jeunes mousses et rappellent, des mots de certains, « que la mer et les éléments naturels sont plus forts que nous ». Alors que Sète se rapproche à l’horizon, la météo devient plus clémente et nous permet d’assister, agglutinés sur le spardeck8, à l’arrivée au port, sous le coucher de soleil rosé, quelque peu voilé par les nuages. Pour L., c’est un moment teinté d’émotion et d’inspiration. Empreint de sa passion pour la littérature, il glisse que cela lui fait penser au poème Le Cimetière Marin de Paul Valéry, écrivain et poète sétois.
« La mer et les éléments naturels sont plus forts que nous. »
Cette première journée sur le Belem, c’est également l’apprentissage de la vie en collectivité dans un espace restreint. Les nombreux temps collectifs sont aussi des moments où l’on se raconte, où les langues se délient. On y parle de ses origines, de son parcours personnel, on y partage ses opinions et ses convictions. On y cherche des conseils pour son avenir professionnel auprès des membres d’équipage ou d’accompagnants présents à bord, et on y partage ses craintes sur l’insertion professionnelle ou la constitution d’un réseau. On s’y imagine, au choix : Capitaine du port de Tanger, infirmière à la Marine Nationale, membre d’équipage du Belem, détenteur ou détentrice d’un permis bateau, auteur d’un livre sur la mer.
C’est un séjour qui donne aussi le goût du voyage, à l’image d’A. , qui, aimant à rappeler ses origines italiennes, marocaines et françaises, se remémore ses traversées en ferry de l’Espagne au Maroc et partage volontiers ses rêves d’explorer l’Europe et la Méditerranée.
« C’est l’apprentissage de la vie en collectivité dans un espace restreint.«
Dimanche 29 mars 2026
7h30. Pas de grasse matinée à bord du Belem, amarré au quai du port de Sète. Dans la cité portuaire, l’ambiance est festive alors qu’elle se prépare à accueillir Escale à Sète, le festival des traditions maritimes. A bord, l’heure est plutôt au ménage. Branle-bas de combat, les participants sont répartis en petits groupes chargés de faire briller le trois-mâts. Au programme : nettoyage du pont du navire, lustrage du grand roof ou le moins séduisant …nettoyage des sanitaires.
Toute peine méritant salaire, le ménage fini, place aux activités : ascensions à la mâture et aux vergues9, visites du salon du capitaine et de l’imposante salle des machines pour des séquences émotions garanties. Alors que le vent envoie encore quelques bourrasques ce matin, il faut s’équiper d’un certain courage pour grimper à la mâture et jouer à l’apprenti gabier10, à l’image de M. qui dépasse sa peur de la hauteur pour se hisser sur les vergues.
« … à l’image de M. qui dépasse sa peur de la hauteur pour se hisser sur les vergues. »
Dans le salon du capitaine, on se laisse emporter par le discours d’un capitaine passionné qui retrace la grande histoire du Belem, de 1896 à 1913 navire marchand voguant vers le Brésil et les Amériques, puis yacht de luxe britannique, navire école italien avant d’être racheté et restauré par la Caisse d’Epargne et sa Fondation Belem Caisse d’Epargne. Passé très souvent entre les mailles des filets de l’histoire, le Belem est aussi un exemple de résilience. Il est miraculeusement rescapé de l’Eruption de la Montagne Pelée en 1902, a survécu aux deux guerres mondiales, ainsi qu’à sa difficile époque italienne où faute d’entretien adapté, il est finalement abandonné et jeté aux oubliettes. Rien n’a raison du Belem, il semble né sous une bonne étoile.
Midi sur le cadran, le temps d’un dernier repas à bord (on salue au passage le talent des chefs cuisiniers du navire) et il est déjà l’heure du salut final à l’équipage. Tout le monde se presse sur la passerelle pour remercier les 16 membres d’équipage alignés sur le quai.
« J’ai les larmes aux yeux. »
En fin d’après-midi, presque tout le monde a levé le camp, reste quelques protagonistes qui font de la résistance et prennent le soleil sur les ponts. J. , assise sur le gaillard avant du bateau, contemple une dernière fois le trois-mâts mais peine à lui dire aurevoir : « j’ai les larmes aux yeux » glisse-t-elle. Pas d’inquiétude, la bonne étoile du Belem (ou le mauvais karma de la SNCF, au choix) se charge d’exaucer les vœux. Un incendie affecte considérablement la circulation des trains le dimanche 29 mars. Résultat des courses : près de la moitié des stagiaires reviennent à bord pour une dernière nuit en batterie, histoire de prolonger un peu l’aventure. Sur les quais, un ultime dîner réunit les stagiaires et leurs encadrants pour goûter aux spécialités de Sète.
Clap de fin.
De ces quelques jours, reste la sensation d’avoir participé à une expérience hors du temps, à une plongée dans l’histoire et dans la vie de matelot mais aussi à une expérience humaine aux effets presque magiques qui soude, tisse des liens forts, forge, donne confiance et fait évoluer en un rien de temps.
Le Belem, c’est un fameux trois-mâts …
Je suis fière d’y avoir été (apprentie) matelot !
Les équipes de Sport et Citoyenneté remercient chaleureusement la Fondation Belem Caisse d’Epargne et les membres d’équipage pour leur accueil à bord et leur accompagnement tout au long des séjours en mer, ainsi que l’ensemble des participants pour leur engagement, leur enthousiasme et leur disponibilité lors de nos échanges.
Petit vocabulaire d’apprenti matelot
[1] Couchette, à bord d’un bateau.
[2] intervalle de temps pendant lequel une personne (ou un groupe de personne) prend en charge la surveillance générale du bateau et de la navigation.
[3] Espace de vie où l’on retrouve les bannettes ou couchettes.
[4] Superstructure placée à l’avant d’un navire, sur le pont supérieur.
[5] Professionnel maritime chargé d’assister le commandant d’un navire pour manœuvrer en toute sécurité dans les ports.
[6] Espace de commandement du navire sur le pont supérieur.
[7] Construction surélevée sur le pont, qui abrite des espaces intérieurs.
[8] Pont supérieur central du navire.
[9] Longue pièce de bois disposée en croix sur l’avant des mâts pour soutenir une voile.
[10] Matelot spécialisé dans les manœuvres des voiles.